De chair et d’ombre

thème : Vous avez été sacrifié à Cthulhu étant enfant mais au lieu de vous tuer, il vous a élevé.e et en grandissant vous avez trouvé des effets secondaires… intéressants.

Les ténèbres m’entourent et me rassurent, m’étreignent tandis que mon regard les parcourt. Je sors rarement loin de Père. Non pas que cela soit interdit, mais il y a relativement peu d’intérêt au monde des humains. Il est si… banal. L’univers est comme une figure géométrique à mille faces et leur monde n’est qu’une poussière qui sera balayé prochainement.

Parfois, donc, je m’y rends quand même. Je vais à leur rencontre : archéologues, mathématiciens, physiciens, artistes, fous… autant de candidat dont l’esprit pourrait possiblement résister à la Vérité. J’ai bon espoir. Si moi j’ai pu supporter et accepter l’impossible réalité de l’univers alors que je n’étais qu’un enfant, alors il y avait forcément quelqu’un d’autre capable de même. Quelqu’un pour me tenir compagnie quand Père dort. Ses sommeils sont si longs…

Un bruit attire mon attention. Je souris, dévoilant quelques crocs et observe les infinies possibilités de la créature face à moi. C’est un homme. Je crois. Non… une femme. Elle aurait pu être un homme, ou même un moustique, ou même une brume stellaire se faufilant entre les dimensions. L’impossible n’est que limitation de l’esprit. Le miens était tout ouvert et recevait pêle-mêle des visions du passé, du présent, du futur mais aussi d’autres probabilités. Les personnes ayant reçu ce don sans parvenir à le maitriser se faisaient appeler « fous », moi je sais qu’il n’en est rien. Je préfères un terme qui ne se prononce que dans la langue des anciens mais qui y correspond parfaitement.

Je m’approche de la femme et l’aborde d’un poli « Bonsoir ». Elle lève les yeux vers moi et je perçois son trouble. Son instinct lui soufflait que quelque chose clochait sans réussir à déterminer ce dont il s’agissait. Elle sentait que je ne faisais plus vraiment partie des siens mais son esprit, bien que plus curieux que la moyenne, était si étriqué qu’il ne pouvait l’admettre. Il en résultait une sorte de fascination qui l’empêchait de courir loin, de se réfugier chez elle et de veiller à bien garder toutes les lumières allumées sans vraiment savoir pourquoi.

— Bonsoir

Le contact était établi, je commence la phrase habituelle :

— Je pense que je me suis perdu, je devais me rendre au 16 rue Charlemagne mais je tourne depuis une demi heure au moins et je n’ai plus de batterie, pouvez-vous m’indiquer le chemin ?

Voilà ce qu’entendirent ses oreilles. Tout autre chose se mit à résonner sous son crâne. Des paroles que certains jugent comme étant une incantation mais que je considère comme une simple invitation. Ces mots ne peuvent juste pas être entendus par la chair.

— Bien sûr, je vais même vous y accompagner, comme ça vous serez sûr de vous rendre au bon endroit.

Elle commence à marcher et je la suit. La réalité était tout l’inverse. Elle me suivait mais le temps s’était décalé de quelques centièmes de secondes, perturbé par cette incohérence quantique.

Plus elle avance et plus les ténèbres l’enveloppent jusqu’à l’engloutir entièrement. Je continue mon chemin, priant intérieurement pour que celle-ci soit la bonne. Père dormait depuis des siècles déjà.

Soudain, elle pousse un cri en s’effondrant. Je soupire en la voyant convulser au sol. Nous étions presque à ma chambre, elle aurait pu tenir jusque là…

J’observe son corps se tordre avec une certaine curiosité. C’était une expérience nouvelle. Les possibilités s’entremêlent, se démêlent, se multiplient et finalement, un nouveau cri. Différent.

Je ramasse le petit corps expulsé du plus grand corps et me concentre dessus. L’appréhension me serre le cœur.

Faites que celle-ci soit la bonne.

Ni les fous, ni les artistes, ni les physiciens, ni les mathématiciens, ni les archéologues n’avaient jamais tenu jusque-là, mais elle, elle était différente, elle était jeune, son esprit n’était pas encore bridé par ses pairs. Si j’avais survécu enfant, elle, elle avait toutes ses chances dès la naissance. Du moins, c’est ce que j’espère.

Après quelques secondes à pleurer, elle ouvre ses grands yeux noirs et les pose sur moi, m’observent. Sa bouche édentée de bébé s’étire alors en un grand sourire et les ténèbres s’emplissent de son rire.

Publié par Rainbow Sheep

Exploratrice de mondes

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