Rêves d’insomniaque

Ses yeux son clos, mais elle ne dort pas.

Son visage devient grave, elle fronce les sourcils, se tourne et se retourne en serrant sa couverture contre elle.

– Pourquoi ? 

Finalement, elle se redresse, cherche quelque chose du regard, peut être la réponse à sa question, et se laisse retomber sur son oreiller en soupirant. J’espère intérieurement qu’elle s’endorme, je prie silencieusement, habilement dissimulé dans sa chambre aux murs vierges, parfaitement rangée.

Une chambre terriblement ordonnée.

Elle ferme à nouveau les yeux, sa respiration ralentit, puis les rouvres, visiblement exaspérée, avant de se redresser en repoussant rageusement sa couverture.

Ses pieds frôlent le tapis pelucheux, tandis qu’elle se dirige vers la porte d’un pas traînant.

Je me risque en dehors de la chambre, curieux. Je saute souplement au dessus de la rambarde d’escalier pour atterrir sans bruit derrière elle. Le froissement de l’air la fait se retourner, mais je ne suis déjà plus là.

Le salon est aussi vide et immaculé que la chambre, les murs vierges ont encore la trace d’anciens meubles qu’ils soutenaient, mais, à présent, il ne reste plus qu’un canapé recouvert d’un drap blanc et une malle. Que renferme-t-elle ? Pourquoi tous les meubles ont-ils disparu ?


Cette maison semble si grande et si vide, alors qu’elle, elle est si petite, si… vivante. Tellement vivante qu’elle n’en trouve pas le sommeil.

Elle s’affale sur son canapé en soufflant son ennui, avant de se relever pour se rendre dans la cuisine. Son corps ne semble pas supporter l’immobilité, à un tel point qu’elle ne cesse de gigoter tandis que sa tasse de chocolat au lait chauffe dans le micro-onde.

Je la trouve amusante, cette humaine toute menue aux cheveux ébouriffés à force de se retourner pour tenter de dormir. Amusante et intrigante à la fois.

Finalement, elle remonte dans sa chambre, tasse en main, saisit un livre au hasard dans sa bibliothèque pour le balancer sur son lit, avant de s’y installer en tailleur. Elle l’ouvre, le feuillette, puis le referme aussitôt, peu encline à lire cette nuit.

Elle se relève, pensive, et retire un drap cachant plusieurs tableaux de toutes tailles, appuyés contre un des murs. J’avais déjà repéré des croquis éparpillés sur son bureau, elle dessinait admirablement bien divers personnages et paysages, sûrement sortis tout droit de son imagination ou bien empruntés à la rue, lors des heures de pointe. Ses toiles, en revanche, étaient totalement abstraites.

Elle saisit un pinceau avec soin, et, sans hésitation, mélange les couleurs sur un vulgaire bout de journal. Curieux, je me glisse derrière elle et l’observe.

Je ne m’étais jamais intéressé ni à la peinture, ni au dessin, ni même à l’art tout court, mais elle libérait quelque chose de serein, d’apaisant dans ses gestes et sa façon d’être quand elle peignait.
Ses yeux sont mi-clos et son bras se dirige tout seul, comme possédé.


Rapprochant mon visage du sien je l’observe encore mieux. Elle respire calmement. Ses nerfs, si excités il y a quelques minutes encore, se laissent emporter par ces douces couleurs étalées savamment sur la toile. Elle ne semble pas me remarquer, alors que je ne me tiens qu’à quelques centimètres d’elle, comme plongée dans un état second.

Mon regard se promène sur ses autres tableaux et c’est alors que je comprend : elle peint tous les rêves qu’elle ne peut faire, elle s’évade chaque nuit dans ces paysages fantasmagoriques et tous ces tableaux étalés représentent, chacun de ses rêves d’insomniaque.
Elle ne me sent toujours pas, pourtant si proche d’elle. Je peux presque la toucher, elle, si pâle et fatiguée, mais aussi si chaude et appétissante.

Soudain elle s’arrête, comme bloquée, et, les sourcils froncés, elle cherche ce qui manque à cette peinture inachevée.
Reculant, je me pose silencieusement sur le lit blanc, immaculé comme le reste de la pièce à l’exception de ses œuvres nocturnes. J’attends.
De dos, je la vois croiser les bras, les décroiser, hésiter sur une couleur, puis renoncer.

Enfin, elle se retourne, et ses yeux s’écarquillent sous la surprise. Sa jolie petite bouche s’ouvre sans qu’aucun son ne s’en échappe. Peut-être ne sait-elle pas quelle question poser en premier…

Qui suis-je ? Comment suis-je entré ici ? Depuis quand ? Pourquoi ? Vais-je lui faire du mal ? Pourquoi ne peut-elle pas dormir ?…


Je me lève et me penche vers elle, lui dévoilant ainsi ma nature, résolvant silencieusement ses interrogations, du moins, la plus importante, celle concernant son futur immédiat.

Elle allait enfin trouver le repos.

Elle parait alors plus détendue, affrontant l’inévitable avec un léger sourire. Je ne saurais dire si elle semble soulagée ou juste dans l’acceptation de cette fatalité. Plongeant mes yeux dans les siens, je glisse ma main derrière sa tête, ses cheveux coulant sur mes doigts, l’autre main ancrée sur sa taille, et je l’entraîne vers le lit.

J’aimais toujours donner une dimension sensuelle à cet acte, lui conférer une douceur qui emplirait mes propres songes de courbes et d’odeurs sucrées, de soupirs et d’étreintes passionnelles. J’aimais m’entourer de fantômes de femmes qui pouvaient, lorsque je rêvassais, emplir mon imagination de mots doux et de caresses.

Seul le bruit des pinceaux tombant sur le sol brise le silence qui s’est installé entre nous, son corps, totalement détendu, se fond contre le mien, alors que mes lèvres se posent doucement contre les siennes dans un ultime baiser.


– Pourquoi ? Demande-t-elle, mourante, me pressant contre sa chair.


Emporté par son flux vital, je ne réponds pas. Elle a un dernier sursaut et enfin, sa tête roule sur l’oreiller.

C’est fini.

Avant de partir, je jette un dernier regard à son corps. Elle semble enfin dormir paisiblement.

Pourquoi ?

Cette ultime question tourne dans mon esprit sans que je n’y trouve de réponse. Sa voix agonisante m’accompagne sur le chemin du retour, me harcèle dans mon lit, alors que je tente de dormir pendant que le soleil se lève.

Pourquoi ?

Pourquoi quoi ?

Pourquoi l’ai-je choisie? Pourquoi ne pouvait-elle pas dormir ? Pourquoi ne peignait-elle ni visages, ni paysages ? Pourquoi ses murs étaient-ils blancs ? Pourquoi n’y avait-il plus de meubles dans son salon ? Pourquoi n’ai-je pas attendu de la connaître un peu mieux pour résoudre le mystère qui l’entourait ?

Pourquoi ?


– Tais-toi ! 

Je me lève et marche en rond dans ma chambre, puis me recouche sans pour autant trouver le sommeil.

Sa voix me tient en éveil, inlassablement, ses peintures coulent sous mes paupières dès que je ferme les yeux. Mon esprit les termine inconsciemment, y ajoute des couleurs plus vives, à un tel point qu’elles semblent danser dans ma tête.

Pourquoi ? 

Je me retourne et plaque mon oreiller sur ma tête, comme si cette voix provenait de l’extérieur.

Pourquoi ?

Je hurle :

– J’en sais rien ! 

Je jure en frappant le matelas et répète :

– J’en sais rien ! 

Pourquoi ? 

Hurlant de nouveau, je me retourne encore et encore. Finalement, je me lève et me mets à fouiller dans mes tiroirs, à la manière d’un automate, pour y dénicher un pinceau poussiéreux et quelques tubes de peinture que j’avais gardé d’une ancienne conquête. Une chance que je ne me sois jamais résigné à les jeter.

Les murs feront l’affaire, mais demain j’achèterais des toiles, puisque je sais que, désormais, je ne dormirai plus jamais…

Publié par Rainbow Sheep

Exploratrice de mondes

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